Ce 9 octobre 2024, Ratan Tata, l’un des industriels les plus respectés et influents de l’Inde, s’est éteint à l’âge de 86 ans. Figure tutélaire du groupe Tata, il a non seulement présidé aux destinées du conglomérat pendant plus de deux décennies, mais il a également incarné une vision moderne du capitalisme, mêlant réussite économique et engagement social. Voici cinq faits essentiels pour comprendre l’homme derrière la légende.
1. Président de Tata Group de 1991 à 2012
Ratan Tata a pris la présidence de Tata Sons le 25 mars 1991, succédant à son oncle J.R.D. Tata, qui avait dirigé le groupe pendant plus de cinquante ans. Ce passage de témoin n’a pas été immédiatement accepté par tous : certains dirigeants des sociétés du groupe doutaient de la capacité de Ratan, qui n’avait pas encore fait ses preuves à la tête de l’ensemble. Pourtant, il a su rapidement imposer son style. Sous son mandat, le groupe est passé d’une collection d’entreprises indiennes centrées sur les matières premières à un empire mondial diversifié. À son départ en 2012, il a conservé un rôle consultatif influent, intervenant régulièrement dans les décisions stratégiques, notamment lors de la crise de succession qui a secoué le groupe en 2016.
Lorsqu’il a pris les rênes, Tata Group comptait environ 80 sociétés, principalement actives dans les produits de base et fortement dépendantes du marché domestique. Les activités internationales étaient marginales. Ratan Tata a radicalement changé cette donne en misant sur l’internationalisation et la modernisation.
2. La métamorphose en mastodonte industriel
L’ascension de Ratan Tata à la tête du groupe coïncide avec la libéralisation économique de l’Inde en 1991, un tournant historique qui a ouvert le pays aux investissements étrangers et à la concurrence. Loin de subir cette ouverture, il en a fait un levier de croissance. Tata Group s’est imposé dans des secteurs aussi variés que l’acier, l’automobile, les télécommunications, les technologies de l’information et les services financiers. Cette diversification a été portée par des acquisitions internationales audacieuses.
Parmi les plus emblématiques, on compte le rachat de Tetley Tea en 2000 pour 271 millions de livres sterling, qui a permis à Tata Tea (aujourd’hui Tata Consumer Products) de devenir l’un des leaders mondiaux du thé. En 2007, l’acquisition de Corus Steel, le géant anglo-néerlandais de l’acier, pour 6,2 milliards de livres, a fait de Tata Steel l’un des plus grands producteurs d’acier au monde. Et en 2008, le rachat des prestigieuses marques Jaguar et Land Rover à Ford pour 2,3 milliards de dollars a marqué l’entrée fracassante de l’Inde dans le club des constructeurs automobiles de luxe.
Ces opérations ont transformé la structure du groupe. Les revenus de Tata Group sont passés d’environ 5,8 milliards de dollars au début du mandat de Ratan Tata à près de 85 milliards de dollars en 2012, dont les deux tiers provenaient des activités internationales. La capitalisation boursière des sociétés cotées du groupe a bondi de 17 % par an en moyenne. Ce succès a fait de Ratan Tata un modèle pour toute une génération d’entrepreneurs indiens, prouvant qu’une entreprise familiale pouvait rivaliser avec les multinationales occidentales.
3. Des études d’architecte avant de rejoindre l’entreprise familiale
Rien ne prédestinait Ratan Tata à reprendre les rênes du groupe. Arrière-petit-fils de Jamsetji Tata, le fondateur, il a d’abord suivi une voie personnelle. Il obtient un diplôme d’architecture à l’université Cornell en 1962, après avoir étudié au Collège Bishop’s School et au Cathedral and John Connon School à Bombay. Il poursuit ensuite un programme de gestion à la Harvard Business School en 1975, mais sa formation initiale reste marquée par la conception et l’esthétique.
Il rejoint finalement le groupe Tata en 1961, mais à un poste très modeste : il travaille dans l’atelier de Tata Steel à Jamshedpur, notamment en charge d’un four à arc électrique. Pendant trente ans, il gravit tous les échelons, acquérant une connaissance intime des opérations et de la culture du groupe. Cette expérience de terrain lui a valu le respect des ouvriers et des cadres, et a forgé son management pragmatique et proche des réalités.
4. Pilote aguerri et passionné d’aviation
La passion de Ratan Tata pour l’aviation lui vient de son oncle J.R.D. Tata, lui-même pilote chevronné et fondateur d’Air India. Ratan a obtenu sa licence de pilote à un jeune âge et a toujours conservé cette flamme. À 69 ans, il est devenu le premier civil indien à copiloter un F-16 Falcon, un avion de chasse américain, lors d’un vol d’entraînement avec l’armée de l’air indienne. Cet exploit a fait la une des journaux et illustré son audace.
Il était également connu pour piloter son propre avion d’affaires, un Dassault Falcon, pour ses déplacements personnels et professionnels, et ce jusqu’à ce que sa santé décline. Il a aussi siégé au conseil d’administration de plusieurs compagnies aériennes, dont Air India, et a joué un rôle clé dans la création de la compagnie low-cost indienne AirAsia India (en partenariat avec AirAsia Berhad) et plus tard dans la relance de Vistara, la coentreprise avec Singapore Airlines. Son amour du ciel a aussi influencé ses investissements dans des start-up technologiques liées à l’aviation et à la défense.
5. Un philanthrope dans l’âme
Au-delà du chef d’entreprise, Ratan Tata était un philanthrope reconnu. Il a supervisé les activités de Tata Trusts, qui détiennent environ 66 % du capital de Tata Sons et consacrent une part significative de leurs dividendes à des œuvres caritatives. Sous sa direction, les Trusts sont devenus l’une des plus grandes organisations philanthropiques indiennes, soutenant des projets dans l’éducation, la santé, le développement rural, la culture et la recherche scientifique.
Parmi les initiatives marquantes, on cite la construction d’écoles et d’hôpitaux dans les zones reculées de l’Inde, des programmes de santé maternelle et infantile, ainsi que le financement de la recherche contre des maladies comme Alzheimer, le cancer, le paludisme et la tuberculose. Ratan Tata a également contribué à hauteur de plusieurs millions de dollars à l’université Cornell, où il a siégé au conseil d’administration, et à la Harvard Business School, entre autres.
Son engagement social était guidé par une maxime qu’il répétait souvent : « Ne sous-estimez jamais le pouvoir de la gentillesse, de l’empathie et de la compassion dans vos interactions avec les autres. » Il a également plaidé pour une éthique des affaires où le profit n’est pas une fin en soi, mais un moyen d’améliorer la société. En 2008, il a reçu la Padma Vibhushan, la deuxième plus haute distinction civile indienne, en reconnaissance de son œuvre.
Ratan Tata laisse derrière lui un héritage immense. Il a prouvé qu’une entreprise pouvait être à la fois mondiale et profondément ancrée dans les valeurs de son pays. Son départ marque la fin d’une ère pour l’Inde industrielle, mais son influence continue de se faire sentir à travers les entreprises qu’il a façonnées et les vies qu’il a touchées.
Source: Presse-citron News