Le baseball, ce jeu d'équilibre et de surprises, nous offre cette saison encore une énigme que les amateurs de statistiques et les passionnés de récits sportifs adorent décortiquer. Shohei Ohtani, le phénomène à deux voies des Dodgers de Los Angeles, est sans conteste l'un des joueurs les plus extraordinaires que le sport ait jamais connus. Quatre fois lauréat du titre de joueur par excellence (MVP), il est aujourd'hui en train de réaliser une saison de lanceur digne des plus grands noms. Pourtant, selon les bookmakers et les observateurs avertis, il est loin d'être le favori pour remporter le trophée Cy-Young, la plus prestigieuse récompense individuelle pour un lanceur dans les ligues majeures de baseball (MLB). Cette apparente contradiction mérite une analyse approfondie, car elle touche à la fois à l'histoire de l'institution, aux performances actuelles et à la perception collective du talent pur.
Commençons par les chiffres. À la mi-saison, Ohtani affiche une fiche de 7 victoires pour 2 défaites, accompagnée d'une moyenne de points mérités (ERA) minuscule de 1,47 en 73,2 manches lancées réparties sur 12 départs. Pour mettre ces chiffres en perspective, rappelons que sa meilleure saison précédente en tant que lanceur date de 2022, lorsqu'il avait compilé un dossier de 15-9 avec une ERA de 2,33 pour les Angels de Los Angeles. Cette année-là, il avait lancé 166 manches (son record en carrière) et avait terminé quatrième du scrutin pour le Cy-Young de la Ligue américaine. En 2021, année de son premier MVP unanime, il avait présenté une ERA de 3,18 et 156 retraits au bâton. Le voir maintenant maintenir une ERA inférieure à 1,50 après 12 départs est tout simplement historique, d'autant qu'il n'a pas lancé du tout en 2019 (opération du coude) ni en 2024 (année de récupération et de transition vers les Dodgers). Depuis son arrivée dans la Ligue nationale, Ohtani a su gérer sa charge de travail avec une intelligence remarquable, mais il lui manque encore quelques manches pour être officiellement qualifié au classement des meilleures ERA de la ligue. Néanmoins, une moyenne sous la barre des 2,00 le place d'emblée parmi les lanceurs partants d'élite.
Cependant, le baseball est un sport de contexte, et le contexte du Cy-Young 2026 est particulièrement relevé dans la Ligue nationale. Le principal rival, Jacob Misiorowski des Brewers de Milwaukee, est en feu avec un bilan de 8-3 et une ERA de 1,45 en 15 départs. Ce jeune droitier de 24 ans, qui a fait ses débuts en 2023, semble avoir trouvé une constance remarquable, dominateur tant par la vitesse que par la précision. Non loin de lui, Cristopher Sanchez des Phillies de Philadelphie affiche une ERA de 1,80, avec un record de 9-3 qui parle de lui-même. Sanchez est en train de réaliser une séquence inouïe de 50,2 manches consécutives sans accorder un seul point mérité, un exploit qui attire l'attention. Ces deux lanceurs sont peut-être moins célèbres qu'Ohtani, mais leurs performances sur le monticule sont, selon les métriques traditionnelles, de calibre Cy-Young. Les preneurs aux livres, qui ne s'attachent pas aux réputations mais aux chiffres bruts et aux séries récentes, placent Ohtani derrière Misiorowski et Sanchez dans la course. Cette situation rappelle combien le vote pour le Cy-Young peut être imprévisible, surtout dans une ligue aussi compétitive que la Nationale.
L'héritage de Shohei Ohtani : le duel toujours inachevé
Pour comprendre pourquoi Ohtani n'a jamais remporté le Cy-Young, il faut retracer son parcours unique. Depuis son arrivée en MLB en 2018, il a toujours été perçu avant tout comme un frappeur exceptionnel qui lance également. Sa polyvalence l'a rendu indispensable dans l'alignement, mais a peut-être nui à la perception de son excellence pure comme lanceur. En 2023, il a frappé 44 circuits avec une moyenne au bâton de ,304, tout en lançant à une ERA de 3,14 en 132 manches. Cela lui a valu son deuxième MVP, mais dans la course au Cy-Young, il n'a même pas terminé dans le top 10 de la Ligue américaine. Pourquoi ? Parce que les électeurs du Cy-Young ont tendance à privilégier les lanceurs qui dominent de manière exclusive : les as qui prennent la balle tous les cinq jours et ne font que cela. Ohtani, avec ses jours de repos lorsqu'il lance, ses limitations de nombre de lancers et son rôle offensif important, n'est pas vu comme un lanceur de « volume » au sens traditionnel du terme. Pourtant, ses statistiques de 2026 en termes de WHIP (walks plus coups sûrs par manche lancée) avoisinent 0,95, et son taux de retraits au bâton reste élevé à environ 11 par neuf manches. Il démontre une maîtrise exceptionnelle de sa palette de lancers : une balle rapide à 98 mph, un splitter dévastateur, un slider et une curveball qu'il utilise avec une intelligence tactique rare.
L'histoire récente du Cy-Young montre que la perception peut changer. En 2024, le gagnant de la Ligue nationale était un lanceur dont le nom ne figurait pas parmi les favoris en début de saison, ce qui prouve que tout est possible. Actuellement, les statistiques avancées comme le WAR (Wins Above Replacement) pour les lanceurs donnent à Ohtani environ 4,2, ce qui est dans le top 3 de la ligue. Son fWAR (FanGraphs version) est comparable à celui de Misiorowski. Mais les électeurs du Cy-Young regardent aussi le nombre de manches lancées, les victoires (un indicateur moins valorisé qu'autrefois mais encore important) et les performances lors des matchs clés. Ohtani a connu quelques sorties moins dominantes, où il n'a pas dépassé la sixième manche, ce qui a pu faire baisser sa cote. En revanche, il a aussi réalisé des performances de haute volée, comme son match complet de 8 manches avec 12 retraits au bâton et un seul point accordé contre les Padres de San Diego au début du mois. Ce contraste alimente le débat.
Les cycles : un moment rare dans la saison régulière
En marge de la course au Cy-Young, un autre moment fort a marqué la semaine dernière : deux joueurs ont réussi un « cycle » (carrousel ou cycle dans l'argot francophone), c'est-à-dire frapper un simple, un double, un triple et un circuit dans le même match. Le premier a été réalisé par le jeune voltigeur des Cubs de Chicago, Pete Crow-Armstrong, lors d'une victoire contre les Rockies du Colorado. Le second, plus attendu peut-être, est l'œuvre du vétéran des Phillies de Philadelphie, Bryce Harper, lors d'une écrasante victoire contre les Mets de New York. Harper a mis fin à une longue attente pour les fans, car c'était le premier cycle de sa carrière. Fait amusant, Crow-Armstrong a vu son exploit un peu terni : immédiatement après avoir complété son cycle avec un simple, il a été retiré au premier but sur une tentative de vol ou un jeu défensif, ce qui a suscité des commentaires amusés. Mais l'histoire retient l'exploit athlétique. Ce qui rend cet événement encore plus spécial, c'est qu'un seul autre match dans l'histoire de la MLB a vu deux coéquipiers accomplir des cycles le même jour. Le 3 juin 1932, Lou Gehrig (quatre circuits) et Tony Lazzeri (un cycle) des Yankees de New York ont mené leur équipe à une victoire 20-13 contre les Athletics de Philadelphie. Dans le cas présent, Harper et Kyle Schwarber (trois circuits dans le même match) ont presque égalé cet exploit, même si Schwarber n'a pas réalisé de cycle. Ces moments rappellent la magie du baseball, où des performances individuelles hors normes éclairent une saison déjà riche en narratives.
Pour Ohtani, la saison n'est pas terminée. Il lui reste une quinzaine de départs potentiels, et s'il continue à afficher une ERA autour de 1,50 tout en augmentant son volume de manches (il pourrait atteindre 170 à 180 manches), ses chances de remporter le Cy-Young augmenteront. De plus, les blessures ou les baisses de régime de ses concurrents pourraient rebattre les cartes. Mais le plus fascinant reste que, même s'il ne gagne pas le Cy-Young, Ohtani reste le grand favori pour le titre de joueur par excellence (MVP). Il mène la Ligue nationale pour le pourcentage de présence sur les sentiers (OBP) et, compte tenu de sa double valeur de frappeur et de lanceur, il est difficile de trouver un argument solide contre lui. Certains analystes estiment que le MVP récompense la valeur globale, tandis que le Cy-Young est plus spécifique à l'art de lancer. Cette dichotomie, Ohtani la vit depuis des années. Sa carrière est une série de records et de quasi-accomplissements. Il est probable que, dans les années à venir, il finisse par décrocher ce Cy-Young qui lui échappe. Mais pour l'instant, le spectacle continue, avec des performances de haut niveau, des cycles historiques et une compétition âpre pour les honneurs individuels. Les amateurs de baseball ont de quoi se réjouir, car cette saison 2026 s'annonce mémorable.
Source: La Presse News