Les retours ont parfois une saveur particulière, surtout lorsqu’ils se déroulent dans la ville qui vous a vu naître. Cynthia Erivo sera l’une des invitées du BFI London Film Festival pour un Screen Talk, entretien public où les artistes reviennent sur leur parcours. La nouvelle a été annoncée dans le cadre de la 70e édition du festival, prévu en octobre au BFI Southbank. Présentée comme une simple participation à une programmation chargée, cette venue est en réalité bien plus symbolique pour celle qui a grandi à Stockwell et qui a fait ses armes sur les scènes londoniennes.
Cynthia Erivo, une enfant de Stockwell devenue star internationale
Née en 1987 à Stockwell, dans le sud de Londres, Cynthia Erivo a baigné dans une culture musicale et spirituelle dès son plus jeune âge. Choriste dans une église pentecôtiste, elle a très tôt développé une voix d’une puissance rare. Cette éducation musicale, combinée à un intérêt prononcé pour le théâtre, l’a conduite à la Royal Academy of Dramatic Art (RADA), l’une des écoles les plus réputées du monde anglophone. C’est là qu’elle a appris à penser le jeu comme un métier, à travailler le texte, le geste, le silence et le souffle. Cette formation exigeante explique sans doute pourquoi elle n’est jamais devenue une simple vedette de plateau, mais une interprète habitée par une rigueur quasi artisanale.
Avant de connaître la gloire hollywoodienne, Erivo a été une enfant de la scène. Elle a enchaîné les spectacles musicaux à Londres, dont des productions comme The Umbrellas of Cherbourg, Sister Act et I Can’t Sing. Ce n’est qu’en 2015 qu’elle traverse l’Atlantique pour la reprise de The Color Purple à Broadway, dans le rôle de Celie. Cette performance hallucinante de vulnérabilité et de rage contenue lui vaut un Tony Award en 2016, ainsi que quelques mois plus tard un Grammy Award pour l’album de la distribution. Le milieu du théâtre new-yorkais la sacre immédiatement comme l’une des voix les plus importantes de sa génération.
Une artiste de scène avant tout
Le cadrage médiatique autour de son retour londonien insiste sur ses nominations aux Oscars et sur le gigantisme de Wicked. Mais cette focale écrase un aspect plus intéressant : Cynthia Erivo n’est pas une création de l’écran. C’est un animal de scène, construit délibérément et lentement, bien avant qu’une caméra ne la découvre. Elle est issue du théâtre musical et de la Royal Academy of Dramatic Art, et cela se voit dans chacun de ses choix.
Dans ses interprétations, la voix est traitée comme un instrument de précision, avec une conscience aiguë de la dynamique, du phrasé et de la résonance. Le corps, lui, n’est jamais décoratif : il porte un argument dramatique, parfois une douleur, parfois une joie. Erivo sait aussi tenir un silence jusqu’à ce qu’il devienne un énoncé. Cette discipline-là ne se fabrique pas dans les blockbusters. C’est le fil conducteur que les communiqués de festival effacent trop souvent, et c’est pourtant le vrai sujet de toute conversation honnête à son sujet.
Ce retour au London Film Festival est donc une occasion rare de recentrer le discours. L’artiste qui s’assiéra sur la scène du BFI Southbank n’est pas seulement l’interprète d’Elphaba ou de Harriet Tubman. C’est aussi une femme de théâtre qui mesure le chemin parcouru depuis les petites salles de Londres jusqu’aux plus grands plateaux du monde. C’est cette tension nourricière, entre scène et cinéma, qui fera probablement la richesse de l’entretien.
À un Oscar de l’EGOT
Le statut particulier de Cynthia Erivo dans l’industrie tient également à une singularité statistique. Elle détient déjà un Tony Award, remporté pour son interprétation de Celie dans la reprise de The Color Purple en 2016. Elle possède deux Grammy Awards : le premier pour l’album de la distribution de cette même comédie musicale, le second pour son duo avec Ariana Grande dans la bande originale de Wicked. Elle compte aussi un Daytime Emmy, glané pour une prestation dans un programme télévisé. Seul l’Oscar manque à son palmarès pour rejoindre le cercle très fermé des artistes ayant remporté un EGOT, à savoir un Emmy, un Grammy, un Oscar et un Tony.
Or Erivo s’est tenue à ce seuil à trois reprises sans le franchir. D’abord en 2020 pour son rôle de Harriet Tubman dans Harriet, où elle avait été nommée à l’Oscar de la meilleure actrice et avait également chanté la chanson originale Stand Up, nommée dans la catégorie de la meilleure chanson. Puis en 2025 pour sa prestation dans Wicked, où son interprétation d’Elphaba lui a valu une nomination à l’Oscar de la meilleure actrice. Ces trois nominations consécutives sans victoire font d’elle une habituée des marches du Dolby Theatre, une figure du presque-EGOT qui intrigue les amateurs de palmarès.
Cette situation est d’autant plus fascinante que la suite de sa carrière pourrait bien lui offrir une nouvelle chance. Le second volet de Wicked, Wicked: For Good, est déjà sorti au moment de ce Screen Talk, et son accueil public a été spectaculaire. Hollywood aime les destins irrésolus, et il y a quelque chose d’romanesque dans cette actrice qui revient sur une scène londonienne alors qu’il ne lui manque qu’une statuette dorée pour boucler la boucle.
Le phénomène Wicked et l’échelle hollywoodienne
Ce qui a changé depuis son dernier retour à Londres, c’est l’échelle. Elphaba a transformé une actrice respectée en moteur de box-office. Le premier volet de Wicked, réalisé par Jon M. Chu, a battu des records pour une adaptation de Broadway, dépassant le milliard de dollars de recettes mondiales. Le second volet, Wicked: For Good, a enregistré le plus gros démarrage jamais vu pour une adaptation de comédie musicale, confirmant qu’Erivo était devenue l’une des attractions commerciales majeures du cinéma hollywoodien.
Mais ce succès géant pose une question que le Screen Talk devrait véritablement creuser : comment concilier la rigueur artistique apprise au Menier Chocolate Factory, ce petit théâtre londonien où elle a interprété le rôle de Celie pour la première fois, avec les exigences d’une franchise mondiale au budget colossal ? La version la plus éclairante de Cynthia Erivo ne se réduit ni à la puriste du théâtre de prestige, ni à la star de blockbuster. C’est l’interprète qui négocie, parfois en temps réel, ce que l’un coûte à l’autre.
Interrogée à ce sujet dans de précédentes interviews, Erivo a souvent confié qu’elle se considérait avant tout comme une servante de l’histoire, que celle-ci se déroule sur une scène intimiste ou devant un écran géant. Cela ne signifie pas qu’elle accepte toutes les concessions du système hollywoodien. Elle a imposé des choix techniques dans Wicked, notamment pour la couleur de la peau d’Elphaba, ses costumes et la direction vocale. Ces choix témoignent d’une artiste qui refuse de laisser la machine médiatique formater son art.
Une programmation pensée pour l’introspection
Le BFI London Film Festival a construit une édition dont les Screen Talks invitent précisément à cette introspection. Ces conversations permettent aux artistes de parler de leur art sans être contraints par les obligations promotionnelles d’un nouveau film. La sélection de cette année est exceptionnelle par sa diversité : Sofia Coppola, Mahershala Ali, John Malkovich, Ava DuVernay, Danny Boyle et bien d’autres interrogent les frontières de la création contemporaine. Les échanges seront diffusés sur BFI Player et sur la chaîne YouTube du festival, élargissant ainsi la portée des débats.
Andrew Scott ouvre le festival en interprétant Ian Charleson dans un spectacle intitulé Elsinore. Jesse Eisenberg le clôt en tant que réalisateur de The Debut. Cynthia Erivo se situe au centre de cette constellation non comme le plus grand nom, mais comme celui dont l’histoire est la moins achevée. Elle arrive à ce moment de carrière où le récit n’est pas encore écrit, ce qui rend sa parole plus précieuse. Un Screen Talk est moins une consécration qu’une étape, et celle-ci est cruciale pour comprendre comment elle envisage la suite.
Un retour aux sources chargé de sens
Au-delà de la dimension professionnelle, il y a quelque chose de profondément personnel dans cette venue. Cynthia Erivo a quitté Stockwell pour étudier, puis pour conquérir Broadway et Hollywood. Chaque retour à Londres est une traversée de sa propre histoire. Les rues du sud de la capitale ont vu grandir une fille timide qui chantait dans les chœurs religieux. Elles verront aujourd’hui une artiste accomplie, nommée trois fois aux Oscars, capable de remplir les salles les plus prestigieuses du monde.
Le Screen Talk du BFI London Film Festival est une occasion rare de poser un regard sur cette trajectoire. Il ne s’agira pas de simplement lister des récompenses ou de célébrer le succès commercial de Wicked. Il s’agira de comprendre comment une femme nourrie de théâtre expérimental et de comédies musicales de répertoire a épousé les codes du divertissement de masse sans perdre son identité. Il s’agira aussi, peut-être, d’entendre ce que ce seuil de l’EGOT suscite chez elle : une ambition intacte, une frustration contenue ou une forme de sérénité.
Les faits essentiels à retenir
- Cynthia Erivo participera à un Screen Talk lors du BFI London Film Festival, en octobre au BFI Southbank.
- Elle est née à Stockwell, à Londres, et a été formée à la Royal Academy of Dramatic Art.
- Elle est lauréate d’un Tony Award pour The Color Purple, de deux Grammy Awards (dont un pour Wicked avec Ariana Grande) et d’un Daytime Emmy Award.
- Il ne lui manque qu’un Oscar pour réaliser un EGOT. Elle a été nommée trois fois : deux pour Harriet et une pour Wicked.
- Wicked: For Good a réalisé le plus gros démarrage jamais enregistré pour une adaptation de Broadway.
- Le Screen Talk sera diffusé sur BFI Player et la chaîne YouTube du BFI.
Enlevez le tapis rouge et les projecteurs, il reste une femme debout face à son propre parcours. Cynthia Erivo a quitté une petite rue de Stockwell pour apprendre à captiver une salle. Elle revient désormais sur une scène londonienne pour raconter comment elle s’y prend, à une statuette dorée de n’avoir plus rien à prouver. Le cercle semble sur le point de se boucler, non par l’accumulation des prix, mais par la cohérence d’une vie consacrée à la beauté fragile et puissante du spectacle vivant.
Source: Martin Cid Magazine News